1624-2024 : Qu’est-ce qu’un événement littéraire ? La querelle des Lettres de Jean-Louis Guez de Balzac

1624-2024 : Qu’est-ce qu’un événement littéraire ? La querelle des Lettres de Jean-Louis Guez de Balzac

Colloque international, Paris, 21-22 novembre 2024

Organisation : Delphine Amstutz (Delphine.Amstutz@sorbonne-universite.fr), Mathilde Bombart (mathilde.bombart@univ-lyon2.fr) et Suzanne Duval (suzanne.duval@univ-eiffel.fr).

Envoi des propositions avant le 15 mars 2024

Que s’est-il passé en 1624 ? pour l’histoire littéraire, c’est la date de parution du premier volume d’un auteur, Jean-Louis Guez de Balzac (Angoulême, 1597-1652) appelé à une grande postérité pour à peu près deux siècles ; c’est également le début de la polémique que ce recueil, les Lettres, allait susciter, avec une trentaine de pamphlets publiés jusqu’en 1630[1]. Qu’est-ce que la « querelle des Lettres », selon l’expression consacrée par laquelle l’histoire littéraire la désigne ? Au-delà même des Lettres, quels sont l’importance et les enjeux de l'œuvre de Balzac dans son ensemble  ?

À partir du cas Balzac, cette réflexion vise à un double questionnement. D’une part, il s’agit d’interroger les opérations intellectuelles et discursives à l’œuvre dans les récits, les projections, les constructions temporelles de l’histoire littéraire : ses modes de découpage du temps et des réalités du passé ; sa manière de construire ses objets et de leur donner des contextes, souvent très parcellaires. D’autre part, il s’agit de se demander quelle est l’existence de ces scansions et de ces ruptures, dans d’autres contextes et à d’autres échelles que ceux de la seule histoire de la littérature. Par exemple, à quelle échelle et dans quels mondes sociaux les polémiques autour de Balzac existent-elles ? Pour quels acteurs sont-elles intéressantes, ou, simplement, perceptibles, en leur temps, et ensuite ? Dans quelle histoire sont-elles des faits marquants ? Après la querelle même, l'œuvre de Balzac a rapidement été érigée en modèle ou en repoussoir : quelles scansions permet-elle de marquer dans les discours contemporains ou rétrospectifs sur les belles-lettres ?

La « querelle des Lettres » en elle-même est difficile à cerner parce que la dynamique du conflit déplace les enjeux des débats et en produit de nouveaux. Balzac n’a cessé d’y revenir, d’une manière toujours oblique. Il y a plusieurs manières de « raconter » ces épisodes : récit de la lutte d’une conception ancienne de la parole publique, ancrée dans les pratiques réglées de corps politiques, contre le désordre qu’y amène une pratique nouvelle de l’éloquence (déplacée dans l’imprimé et détachée de toute fonction publique) qui valut à Balzac le surnom d’unico eloquente auprès de ses laudateurs et le sobriquet de « Narcisse » chez ses détracteurs ; récit de l’avènement de la littérature, comme rapport à l’écrit tourné vers le plaisir de la réussite esthétique, contre une vision religieuse et morale de la création ; récit encore de la victoire d’une prose française moderne, polie, claire et bien rythmée, revendiquant sa solidarité avec l’espace socio-politique de « la cour », contre les archaïsmes et les lourdeurs des styles d’un autre temps. François Ogier défend ainsi l’éloquence « sublime » de Balzac dans son Apologie (1627) et Marc Fumaroli affirme que Balzac est le « premier grand écrivain français[2] ». Célébré comme l’un des Hommes Illustres par Charles Perrault, Balzac aurait tâché, avec son premier recueil de Lettres, de « s’élever au-dessus de la noble simplicité des Anciens » : un « applaudissement incroyable », « l’empressement du public » auraient immédiatement salué « la jeune vigueur d’un grand génie » moderne[3].

Or, plusieurs de ces manières de donner du sens à « l’événement Balzac » correspondent à une vision promue à tel ou tel moment de la production ou de la réception de son œuvre par tel ou tel de leurs acteurs, en fonction de la position qu’il affirme défendre, ou en fonction d’intérêts variés. On pourra se demander comment les écrits publiés dans ces différents moments en fabriquent la conjoncture et les contextes : quel sens peut-on donner, par exemple, à la localisation du privilège du pamphlet anti-balzacien du Tombeau de l’orateur (1628) « au camp de La Rochelle » ?  

La constitution de la querelle, puis de l’œuvre de Balzac, en événement, sert de surface de projection à l’écriture de l’histoire de la littérature, et rendent compte de la construction d’un rapport interne au temps, un temps lettré, doté de catégories historiographiques et d’une historicité propre. Qu’est-ce qu’un événement littéraire ? Quelles sont ses temporalités spécifiques ? Qui en déclare l’existence ?

Il s’agira donc, à partir du cas de Balzac, de se demander quelle histoire on écrit quand on écrit l’histoire de la littérature et peut-être, d’une manière plus prospective, comment une telle histoire pourrait devenir un outil de connaissance des mondes passés.

On pourra s’intéresser par exemple aux questions suivantes :

- la querelle des Lettres et son historiographie : les temporalités de l’événement littéraire ;

- les discours de polarisation que suscite l’œuvre de Balzac ;

- pratiques et imaginaires de la langue de Balzac dans la définition et l’histoire de la langue littéraire : histoire de la langue et histoire de la littérature ;

- intersection entre l’œuvre de Balzac et d’autres débats contemporains : querelle dite « des femmes », procès de Théophile de Viau, crises politiques dans le contexte des guerres de religion et des débats sur le gallicanisme, écrits de controverse ;

- approches genrées de la querelle des Lettres et de l'œuvre de Balzac. On pourra se pencher, en particulier, sur la disqualification de Jean-Louis Guez de Balzac comme écrivain efféminé ou « estrange male[4] ». On pourra aussi se demander si, comme le suggère Janet Gurkin Altman[5], les femmes ont délibérément été exclues de la production épistolaire autorisée et publiée à partir des années 1620, et interroger la relation que Jean-Louis Guez de Balzac entretient avec les femmes de lettres de son temps (Marie de Gournay, Marie Bruneau des Loges…) ;

- logiques éditoriales sur un temps court et long : le marché éditorial des années 1620 ; la dynamique de l’imprimé et du manuscrit ; la diffusion des éditions des Lettres dans différents espaces géographiques, du xviie siècle à nos jours ; comparaison des différents exemplaires annotés des Lettres ; approches bibliophiliques. 

Les propositions de communication, d’une longueur maximale de 500 mots et accompagnée d’une courte bio-bibliographie, sont à adresser avant le 15 mars 2024 à Delphine Amstutz (Delphine.Amstutz@sorbonne-universite.fr), Mathilde Bombart (mathilde.bombart@univ-lyon2.fr) et Suzanne Duval (suzanne.duval@univ-eiffel.fr).

Bibliographie indicative :

Édition de référence des Lettres (1ère édition 1624) : Jean-Louis Guez de Balzac, Les Premières Lettres, éd. H. Bibas et K.-T. Butler, STFM, Paris, Droz, 1933-1934, 2 vol. (accessibles sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1222t.image).

Amstutz, Delphine, édition et introduction de Aristippe ou de la cour (1658), Paris, STFM, 2021.

Beugnot, Bernard (éd.), Fortunes de Guez de Balzac, numéro thématique de la revue Littératures classiques, n° 33, printemps 1998.

Beugnot, Bernard et Zuber, Roger (éd.), Guez de Balzac : critique et création littéraire, numéro thématique de la revue xviie siècle, n° 168, juillet-août 1990.

Bombart, Mathilde, Guez de Balzac et la querelle des « Lettres » : écriture, polémique et critique dans la France du premier xviie siècle, Paris, H. Champion, 2007.

Duval, Suzanne, « Le style hyperbolique de Jean-Louis Guez de Balzac, ou l’autodérision dans les lettres », dans M. Charrier-Vozel (dir.), Le rire des épistoliers (xvie-xviiie siècle), Paris, Presses universitaires de Rennes, 2021, p. 209-220.

Gilby, Emma, « Where to Draw the Line? Longinus, Goulu, and Balzac's Lettres », Lias, 43-2, 2016.

Hache, Sophie, La Langue du ciel. Le sublime en France au xviie siècle, Paris, H. Champion, 2000.

Jehasse, Jean, Guez de Balzac et le génie romain, 1597-1654, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 1977.

Jouhaud, Christian, Les Pouvoirs de la littérature : histoire d’un paradoxe, Paris, Gallimard, 2000, en particulier le chap. v, « Politiques de Jean-Louis Guez de Balzac », p. 321-365.

Méchoulan, Éric, Le livre avalé. De la littérature entre mémoire et culture (xvie-xviiie siècle), Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2004, en particulier le chap. v : « le don des mots : éloges du Prince de Guez de Balzac et souveraineté de la langue », p. 181-214.

Merlin-Kajman, Hélène, L’Excentricité académique : littérature, institution, société, Paris, Les Belles Lettres, 2001, en particulier p. 57-68.

Merlin-Kajman, Hélène, Public et littérature en France au xviie siècle, Paris, Les Belles Lettres, 1994, en particulier p. 131-141 ; p. 142-151 ; p. 189-193.

Schapira, Nicolas, Un professionnel des lettres au xviie siècle : Valentin Conrart, une histoire sociale, Seyssel, Champ Vallon, 2003, p. 188-194.

Viala, Alain, « La genèse des formes épistolaires en français et leurs sources latines et européennes. Essai de chronologie distinctive (xvie-xviie siècles) », Revue de littérature comparée, n° 55, 1981, p. 168-183.

Watine, Marie-Albane, Yocaris, Ilias (dir.), Le Style comme événement, Cahiers de narratologie, n°35 [paru en ligne].

 

[1] Les Premières Lettres de Guez de Balzac, éd. H. Bibas et K.-T. Butler, Paris, E. Droz, 1933-1934, 2 vol., rééd., Paris, STFM, 2013. Selon les deux éditrices scientifiques « les premières lettres de Guez de Balzac ont fait date dans l’histoire littéraire ». Cependant, on ne trouve pas la date de 1624 dans la New History of French Literature (Cambridge, Harvard UP, 1998) de Denis Hollier (classée par date) (https://www.hup.harvard.edu/catalog.php?isbn=9780674615663&content=toc ).

[2] Marc Fumaroli, « Sous le signe de Protée », dans Jean Mesnard (dir.), Précis de littérature française du XVIIe siècle, Paris, PUF, 1990, p. 19-108, citation p. 88.

[3] Charles Perrault, Les Hommes illustres qui ont paru en France pendant ce siècle…, éd. D. J. Culpin, Tübingen, Gunther Narr, 2003, p. 185-186.

[4] La citation est extraite d’une lettre de Théophile de Viau à Balzac, datée de la fin de l’année 1625 ou du début de l’année 1626. Elle est publiée pour la première fois par Javerzac : Recueil curieux touchant l’eloquence francoise, Paris, 1628, p. 58-61. On en trouve la citation dans Frédéric Lachèvre, Le Procès de Théophile de Viau, t. 2, p. 185. Voir Mathilde Bombart, « When writers gossip : authorial reputation in the literary polemics of the French 1620s », Renaissance Studies, vol. 30, 2016/1, p. 137-151.

[5] Janet Gurkin Altman, « Espace public, espace privé : la politique de la publication de lettres sous l’Ancien régime », Revue belge de Philologie et d’Histoire, 70/3, 1992, p. 607-623, en particulier p. 619-620.